
u cours du XIX
e et du XX
e
siècle, l'Europe a été la matrice de trois concepts autour desquels se
sont organisées les sociétés humaines : la révolution sociale, la
nation et le capitalisme. En se déployant à l'est, vers la Russie puis
la Chine, la révolution a changé l'histoire du monde. La nation a
offert au Sud les instruments de sa structuration politique. Le
capitalisme s'est d'abord diffusé à l'Ouest, engendrant la plus grande
puissance jamais connue.
La révolution ne
semble plus aujourd'hui porter beaucoup de fruits. C'est l'interaction
paradoxale entre l'idée de nation et le capitalisme mondialisé qui
enfante les principaux défis auxquels notre société sera confrontée au
cours de la prochaine décennie.
Le premier de ces défis concerne
notre approvisionnement en énergie. L'arrivée de la Chine et de l'Inde
sur le marché du pétrole fait flamber les cours : la dépendance du
monde à l'égard du Moyen-Orient s'en trouve accrue. Or la géopolitique
pétrolière est instable, et nous ne pouvons accepter que notre avenir
dépende d'une alternance meurtrière entre les actes terroristes et la
répression d'Etat. L'auteur de L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme,
Lénine, trouve ici sa vengeance. Qui plus est, la consommation massive
d'énergies fossiles a des conséquences environnementales désastreuses.
Nous sommes donc aujourd'hui obligés de remettre en cause une
conception de l'énergie héritée du siècle passé.
Mais
préparons-nous vraiment l'après-pétrole ? Mollement, trop mollement.
Faute d'une impulsion politique qui ne peut venir que de la France,
l'Europe de l'énergie se fait toujours attendre. Elle est pourtant
indispensable à la stabilisation de notre relation énergétique avec la
Russie et avec les pays du Maghreb. La préservation de notre avenir
énergétique passera à plus long terme par la poursuite sans relâche des
économies d'énergie, la démultiplication de l'effort de recherche sur
les énergies renouvelables et la domestication du nucléaire. Ces
objectifs doivent constituer une priorité majeure de l'action publique,
d'autant que le changement de modèle énergétique concerne aussi les
Américains qui vont devoir... s'européaniser. Si elle sait garder son
avance dans ce domaine, l'Europe pourra redevenir un modèle - à
condition d'être capable de continuer à produire des richesses, ce qui
est loin d'être acquis.
Ce qui a rendu le capitalisme supportable
en dépit des inégalités qu'il engendre, c'est qu'il autorisait une
production de richesses d'une ampleur inédite. Dans un pays comme le
nôtre, l'approfondissement de la mondialisation met à mal cet
équilibre. Les délocalisations ont été l'illustration, populaire mais
superficielle, de cette mutation. Sous la surface, la réalité n'est pas
moins obsédante. A quelles conditions serons-nous capables demain
d'assurer la croissance de l'emploi et du pouvoir d'achat, socle de
notre pacte social ? Comment dégager un nouveau compromis social ?
La
simple prolongation du modèle existant est évidemment vouée à l'échec.
Sommes-nous dès lors déterminés à conduire à son terme la seule
stratégie gagnante, celle qui repose sur l'économie de la connaissance
? Rien ne le prouve. La descente aux enfers des universités françaises
dans la hiérarchie mondiale en témoigne. Le retard accumulé dans le
financement de la recherche publique et les difficultés de celle-ci à
travailler avec le secteur privé, pire encore, la forme archaïque
d'organisation de notre système universitaire fondé sur une faible
autonomie, une faible compétition et de faibles moyens, constituent des
causes réelles et profondes qui, si elles ne sont pas rapidement et
énergiquement traitées, seront mortelles.
Plus largement, c'est tout notre modèle de développement qui est en cause. Big Oil, Big Three : tel a longtemps été le mantra de la croissance américaine. J'ai dit ce qu'il en était du Big Oil. Quant aux Big Three,
les trois principaux constructeurs automobiles, ils font eux aussi
partie d'un modèle révolu. Celui qui est devant nous repose
principalement sur les services à la personne ; les questions de santé
en seront l'un des enjeux essentiels. Ce modèle amène avec lui la
biologie comme science dominante, les préoccupations environnementales
comme principe de gestion publique, la qualité de la vie comme choix
collectif. Je ne prendrai pour le caractériser que deux exemples.
D'abord
celui d'une alimentation malsaine et trop riche dont l'épidémie
d'obésité qui frappe les Etats-Unis rend les dangers manifestes. Faire
évoluer notre alimentation est une question de santé publique ; c'est
aussi une stratégie nouvelle pour l'industrie agroalimentaire ; c'est
surtout l'annonce d'une nécessaire réorientation de la PAC vers les
cultures méditerranéennes. Partant du panier de la ménagère, on aboutit
à la réorganisation de l'Union.
Mon second exemple sera celui de
la santé au travail. Parce que les drames physiques et mentaux se
multiplient dans nombre d'entreprises, la médecine du travail doit
devenir une priorité de la santé publique. Il s'agit bien sûr
d'accroître le bien-être de chacun d'entre nous, mais aussi de
préserver l'avenir de notre système productif : il est exclu d'espérer
faire travailler les seniors si l'allongement de la durée de la vie ne
s'accompagne pas du maintien d'une condition physique satisfaisante.
La
durée de la vie ! Le grand mot est lâché. Jamais notre société n'a
connu une telle rupture en si peu de temps ! Ce bouleversement
s'enracine dans les progrès de la biologie, reformule les relations
entre les générations, menace d'effondrement notre protection sociale.
Il pose par ailleurs en termes nouveaux la question de notre
démographie et, avec elle, celle de l'immigration. Une France qui
vieillit, c'est, à terme, une France qui meurt. Encourager la natalité
ne suffira pas à enrayer ce mouvement : sa reprise est lente lorsque la
confiance en l'avenir fait défaut. S'il peut alors être utile de
favoriser l'adoption, c'est l'immigration qui constitue la solution
principale. Il nous faut donc balayer les vieilles craintes aux
remugles nauséabonds et concevoir une politique d'immigration positive.
Pour cela, il ne faut pas se tromper de problème. Nous n'avons pas trop
de chômage parce que nous aurions trop de bras ; nous avons trop peu de
croissance parce que notre population ne croît pas assez.